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Block Magazine

La créativité a sa place
Printemps/Été 2021
Numéro 22

Terrain à occuper

PAR: Wanda Nanibush and Andrea Fatona
OEUVRE ©: Rebecca Belmore
PHOTO OFFERTE PAR: Art Gallery of Ontario

Dans La conversation précédente, on s’intéressait à la décolonisation du design. On poursuit ici notre réflexion en nous concentrant cette fois sur les stratégies de décolonisation des institutions culturelles avec Wanda Nanibush, artiste anichinabée, éducatrice et conservatrice du Musée des beaux-arts de l’Ontario (AGO en anglais) et Andrea Fatona, conservatrice indépendante et professeure à l’Université de l’École d’art et de design de l’Ontario.

Rebecca Belmore lors de sa performance nuit blanche dans la Cour Walker anichinabée : Untitled, 2016.

Wanda Nanibush : Avant mon arrivée à l’AGO, j’ai passé trois ans à Idle No More. Cela m’a permis de réfléchir à la notion de souveraineté et d’élaborer très tôt des stratégies de découpage de l’espace au musée, et ce, ni lentement ni par étapes.

Andrea Fatona : Comment avez-vous fait pour tenter de mettre l’art autochtone au centre de cet espace?

On [a transformé] le Centre McLean en Centre d’art autochtone et canadien : on a gagné de la place. On a aussi exposé l’art inuit dans quatre autres galeries. Et on essaye de s’emparer du coeur du musée, la Cour Walker, que l’artiste anichinabé Robert Houle occupe déjà depuis 1993. Quand un Autochtone y entre et se retrouve entouré des sept grands-pères, les tambours de Robert, il se sent aussi chez lui. J’ai proposé à Rebecca Belmore de réaliser au sol une peinture à l’argile : elle a tout de suite accepté parce que les tambours étaient là. C’était rendre hommage, en quelque sorte, à sa lignée artistique. On l’appelle désormais la Cour Walker anichinabée : on espère qu’un jour ce sera son nom officiel.

On accueille l’extérieur à l’intérieur : les valeurs extérieures contenues dans les sept grands-pères, qui représentent la philosophie anichinabée et une manière d’être, ainsi que la matière naturelle avec laquelle Rebecca travaille. Les musées dits coloniaux sont faits pour le dessin, la peinture et la sculpture, non pour les disciplines de nos artistes : performance, installation, multimédia, matières naturelles.

« Dans un musée, la place consacrée à une collection et son emplacement témoignent de la valeur qu’on lui accorde. »

 
 

A. F. : Ce qui me frappe, c’est que vous parlez du musée comme d’une revendication territoriale, au lieu d’un « bien immobilier » classique. Ce changement [de vocabulaire] est une sorte d’extraction et d’insertion de nouvelles politiques, celles du territoire, des peuples, de la cosmologie, des êtres. Ces introductions et cette modification terminologique sont cruciales pour transformer le terrain au sein de ces lieux coloniaux.

W. N. : Comme le dit si bien Jolene Rickard [artiste et conservatrice], la souveraineté est une action, pas un objet. C’est ce qui pose le plus de problèmes à l’institution, parce qu’il y a de nombreux changements à faire : le système de valeurs et les fondations sur lesquelles il repose. On ne peut déconstruire du jour au lendemain l’ensemble des hiérarchies de pouvoir, tant la provenance de l’argent que la structure décisionnelle. Mais si on persiste, ça fait écho. C’est comme avec nos aînés : ils ne nous disent pas quoi faire, il nous le montre par leurs actes. On apprend en les observant, en les écoutant, en passant du temps avec eux. L’institution apprend de nous et de nos actions.

A. F. : Et si on parlait de la colère et de la façon dont elle peut nous mener ailleurs? Selon moi, elle fait partie du lien entre ces luttes, que ce soit la Palestine, le déplacement des Autochtones ou le meurtre des Noirs. Il y a un aspect fédérateur dans la colère. Génératif aussi : elle nous aide à aller vers cet autre endroit, qu’on pourrait qualifier de « dé-colonial ». Et c’est ce que beaucoup d’institutions tentent d’étouffer, je crois.

W. N. : La colère m’est utile, elle m’empêche de pleurer. Quand j’ai mal, elle m’aide à surmonter la douleur, à être moins vulnérable. Mais, en tant qu’Anichinabé, on doit être à l’écoute de sa vulnérabilité quand on se bat afin de ne pas devenir performatif sans faire réellement avancer les choses.

A. F. : Il y a beaucoup de colère aujourd’hui, pourtant le reste du monde continue d’avancer comme si [ces injustices étaient] pure aberration. Elles ne le sont pas. Fermer les yeux sur la façon dont tout ceci est lié aux sociétés capitalistes, patriarcales et hétéronormatives, qui puisent leur force dans les idées nationalistes, engendre également de la tristesse. Tout est étroitement lié, comme le dit Angela Davis, pourtant on continue de l’atomiser.

W. N. : Cette tristesse, je commence et termine mes journées avec elle. Cette tristesse, les Autochtones et les Noirs vivent avec depuis des siècles. Mais cette tristesse est aussi mon moteur. Je me demande parfois comment, en ayant grandi dans une réserve, basée sur un système d’apartheid et isolée du reste du monde, j’ai pu atterrir au Moyen-Orient ou comment j’en suis venue à discuter d’esclavage. C’est cette tristesse et notre lien avec l’oppression qui gèrent notre relation à l’autre. Comment ne pas entendre sa douleur? Comment rester les bras croisés?

A. F. : L’autre chose, qui me tient à coeur, est le besoin de recouvrer les pratiques qu’on nous a prises ou qu’on a fait disparaître, et de les remodeler. Remonter dans le temps est difficile, surtout s’il n’existe pas de mise en commun. D’où The State of Blackness : mon projet de plateforme qui réunit toutes ces histoires pour ne pas avoir à réinventer la roue à chaque fois, pour mettre toute l’énergie sur le travail de transformation. L’art est, je crois, un autre moyen.

W. N. : [En tant que conservateurs de musée], on extrait ces pratiques directement des artistes. C’est subtil et c’est la raison pour laquelle je fais ce métier : je veux me plonger dans cette complexité, retirer tout le savoir d’une oeuvre d’art pour le montrer à un public.

A. F. : Je suis contente de ce moment. On est si nombreux et nombreuses à s’engager et de tant de manières, au sein des institutions culturelles et en dehors. Ce qui est très encourageant à mes yeux est que l’on est au courant de ce qu’on fait. Et je crois qu’on a le savoir-faire et le discernement nécessaires pour laisser une marque indélébile. On peut commencer à faire bouger les choses en profondeur dans ces institutions, j’en suis persuadée.

W. N. : Le fait qu’on se soutienne les uns les autres me donne confiance à moi aussi. Cette forme virulente de racisme a toujours été présente. Si elle est devenue aujourd’hui si visible et si violente partout dans le monde, c’est parce que ces idées sont en train de mourir. Le glas a sonné. On doit encore se battre, mais on gagnera.

 

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